Le salut que tu m'as envoyé en paroles, que je puisse, Léandre, le recevoir en réalité; viens. Tout retard me paraît bien long, qui diffère mon bonheur. Pardonne à mon aveu, j'aime avec violence. Un même feu nous embrase; mes forces toutefois n'égalent pas les tiennes: les hommes sont doués, je le vois, d'une plus grande fermeté d'âme. Les jeunes filles ont l'esprit aussi faible que le corps. Je succomberai, si tu prolonges mon attente quelque temps encore. Pour vous, vous trouvez, soit dans la chasse, soit dans la culture des terres fertiles, des passe-temps agréables et variés.
Ce sont ou les affaires publiques qui vous retiennent, ou les prix disputés par de souples lutteurs; ou bien vous dressez un coursier docile au frein. Tantôt vous prenez l'oiseau au lacet, et le poisson à l'hameçon; et vous noyez les heures du soir dans un vin généreux.
Privée de ces distractions, le feu qui me consûme fût-il moins vif, il me reste plus qu'à aimer. Je fais ce qui me reste, et j'ai pour toi, ô mon unique volupté, plus d'amour même que tu ne pourras m'en rendre. Ou je m'entretiens de toi tout bas avec ma chère nourrice, et m'étonne du motif de ton départ; ou promenant mes regards sur la mer, je gourmande, presque dans les mêmes termes que toi, les flots qu'agite un vent odieux. Ou bien quand l'onde courroucée a un peu ralenti sa fureur, je me plains que, pouvant venir, tu ne le veux cependant point. Et pendant que je profère ces plaintes, les yeux de ton amante se mouillent de larmes, qu'essuie le doigt tremblant de ma vieille confidente. Souvent je regarde si tes pas sont marqués sur le rivage, comme si le sable conservait les traces qui s'y imprimèrent. Pour m'enquérir de toi ou pour t'écrire, je demande s'il est venu quelqu'un d'Abydos ou si quelqu'un s'y rend. Te dirai-je combien de baisers je donne aux vêtements que tu quittes, quand tu te prépares à traverser les ondes de l'Hellespont ?